
On a traversé les huit premiers mois de compétition simplement pour vivre ces matchs de phases finales qui, de Toulon à Bordeaux, ont de quoi nous arracher le coeur…
Le vent qui s’engouffre dans les travées du stade Mayol n’est pas tout à fait le même que d’ordinaire. Il charrie une électricité, une promesse, un péril. Il soulève les drapeaux, les cœurs, les voix. Les palmiers, tout autour, frémissent comme des cils ouverts sur un rêve ancien. à Bordeaux, le stade Chaban-Delmas, vieux géant de pierre, se redresse de son côté avec la solennité d’un théâtre antique. Où que l’on regarde, l’ombre du combat approche et récemment, on a compté plus de mille fadas aux abords des guichets de Mayol lorsque les dirigeants du RCT ont mis en vente les tickets de ce Toulon – Toulouse. On en comptera 17 000 ce week-end quand à Bordeaux, les 30 000 drôles de Chaban surpasseront une nouvelle fois les 18 000 gonzes attendus au Matmut Atlantique pour le choc de pousse-citrouilles entre les Girondins et Saint-Malo.
Ce sont les quarts de finale, bonne mère. Le commencement du terme. Le moment où les hommes se retrouvent face à leur propre idée de la grandeur. Le moment qu’on attend de notre côté depuis des lunes, comme un môme attend Noël mais avec des cernes de guerriers sous les yeux. Et quoi ? Depuis huit mois, on joue, on calcule, on espère, on trébuche, on relève la tête. Huit mois de bravoure ou d’ennui, de maillots trempés et de froides après-midi, pour enfin y arriver : ce point d’orgue, ce gouffre sublime où tout peut basculer. La phase finale, c’est le moment où le rugby cesse d’être un sport pour redevenir ce qu’il est vraiment : un mythe, une épopée, une transe. Parce qu’il faut dire la vérité : ces matchs-là sentent la peur. Et ça tombe bien. La peur, c’est comme le vent dans les voiles : sans elle, on n’avance pas. C’est une peur noble, de celles qui vous disent que vous êtes vivant. Elle est là, tapie sous les épaulières et les casques, elle grince dans les articulations, elle pulse sous les cris des coachs. Dans les tribunes, c’est la même chose. Les supporters ne viennent plus pour passer un bon moment. Ils viennent pour s’oublier. Pour faire corps, hurler un peu de leur histoire à travers celle de leur club. Ils viennent avec leurs enfants, leurs vieux drapeaux et, le temps d’un week-end, leurs chagrins rentrés.
Sur le terrain, un casting de rêve
Alors ? On va être honnêtes, pour une fois : cette saison, la Champions Cup a pourtant souvent ressemblé à une farce. Des matchs sans mordant, des compositions bricolées, des tribunes tièdes, des scénarios écrits d’avance. Un peu paumés, on ne savait même plus très bien ce qu’on regardait. Une compétition ? Une exhibition ? Un marathon vidé de sueur ? Alors, on a beaucoup parlé d’intérêt sportif, de formats à revoir, de clubs qui boudent ou calculent. Trop parlé. Pas assez vibré. Et voilà que tout change. Brutalement. Car ce rugby-là, celui des matchs à élimination directe, ne triche pas. Il ne s’explique pas dans les chiffres ni dans les analyses de plateau. Il ne se consomme pas mais se prend en pleine poitrine.
Sur le terrain, les voici enfin réunis dans un casting magnifique, digne de la fashion week. Il y a Damian Penaud, dont on dirait qu’il marque des essais par mégarde, qu’il les trouve par terre comme un enfant ramasse une pièce de monnaie. À ses côtés, Yoram Moefana, le roc souple, l’âme tranquille, l’œil aiguisé comme une lame ancienne. Face à eux se dressent Tadhg Beirne et Peter O’Mahony, rugueux comme les landes d’Irlande, inflexibles comme des murailles de granit. À Toulon, se lèvent les colosses : David Ribbans, tout droit sorti d’un roman nordique, et Facundo Isa, la tempête argentine, prêt à labourer les défenses comme un taureau de Camargue. On ne dit rien de Toulouse, champion en titre et mère nourricière du rugby français, de peur de bégayer. Alors, qu’ils viennent ces quarts de finale. Qu’ils viennent avec leurs tempêtes et leurs miracles. Qu’ils fassent trembler les stades, qu’ils réveillent les vieux chants et fassent battre les cœurs comme aux premiers jours. On ne demande que ça. On n’a même jamais demandé autre chose…
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Source Rugbyrama
