L’ancien trois-quarts centre de l’équipe de France et de Narbonne raconte qu’elle fut sa vie d’international mal aimé, sous l’ère de Guy Basquet, ce président du comité de sélection qui le méprisait. Une fois manager des Bleus et très marqué par cette expérience, il est devenu le premier défenseur des joueurs. Jusqu’à faire preuve encore aujourd’hui d’une grande indulgence…
Qu’est-ce qui intéressait les journalistes, quand vous étiez manager de l’équipe de France ?
Ils voulaient surtout que je leur dise que ça n’allait pas, s’il y avait des problèmes ici ou là. Mais comme je suis un homme positif, j’ai toujours défendu mes joueurs. Quand j’étais international, le président du comité de sélection, Guy Basquet, ne nous défendait pas assez à mon sens. Je me mets dans le lot car lorsque je vois le nombre de matchs qu’ont pu jouer en équipe de France au centre Claude Dourthe, Jean-Pierre Lux, Jean Trillo ou Roland Bertranne, des concurrents mais aussi des copains, j’ai l’impression de n’avoir pas eu la carrière que je méritais. Il me manque, et il me manquera toujours une dizaine de sélections.
Est-ce ce délit de belle gueule que vous aurait fait payer Guy Basquet ?
Difficile à dire. J’étais comme j’étais, j’avais ma façon de courir, d’être. Il me l’a fait payer, comme ce fut le cas aussi avec André Boniface, mon maître à jouer. Il n’est pas possible de définir un critère type d’international, chacun a ses caractéristiques.
Mais encore ?
Je sentais que je dérangeais. Quand, en 1968, j’avais été mis en valeur par la presse néo-zélandaise durant la tournée, je n’avais eu droit aucun retour, aucun encouragement du côté des dirigeants. Ma force, mon caractère, je les exprimais sur le terrain, c’est là que j’oubliais tout. Très vite, j’ai été aux commandes d’un magasin de vêtements à Perpignan, je me suis senti adulte et responsable sauf peut-être dans cette relation que je décris avec l’équipe de France.
Peut-on parler de jalousie ?
Je me suis toujours donné à fond pour l’équipe de France, pour être le meilleur. Je n’ai pas eu de casseroles, j’étais respectueux des dirigeants mais je retiens de cette époque comme une absence de reconnaissance. J’en ai souffert, et vous voyez, à quatre-vingts ans, j’ose en parler, ce qui n’est pas arrivé souvent. Je me fais le plaisir de le dire. Je compte vingt-cinq sélections, j’aurais pu aller jusqu’à trente au moins. J’ai été défendu pendant toute ma carrière par les journalistes, mais pas par le sélectionneur. Je n’ai jamais eu de discussion avec Guy Basquet. Il ne me calculait pas. Jamais. Je me suis imaginé qu’il m’en voulait car j’avais joué à XIII avant de passer à XV. J’ai le souvenir que Guy Basquet n’a jamais eu un regard pour mon père, peut-être parce qu’il avait fait sa carrière à Carcassonne XIII et au XIII catalan.
Le président du comité de sélection, c’était qui, ou c’était quoi, dans les années soixante ?
Le patron du sportif. Le comité de sélection et Guy Basquet faisaient l’équipe, ce dernier avait une voix prépondérante. Tu étais dans l’équipe ou tu n’y étais pas, ça se limitait à ça. Tu apprenais ta sélection par la radio ou le journal. Basquet ne serrait la main à personne. J’ai du mal à le juger car en fait, je l’ai fréquenté sans jamais lui parler, sans jamais m’être assis à sa table pour partager un repas. Rendez-vous compte de la distance. Sans méchanceté, je dirais que Walter Spanghero était dans les bons sentiments de Guy Basquet, et c’est normal, ce fut un immense joueur. À part Albert Ferrasse, personne ne pouvait rivaliser avec Guy Basquet. Un jour, à la fin des années 80, ils se sont fâchés pour toujours.

Vous parliez de votre père plus haut, il porte comme vous le prénom de Joseph ?
Lui c’était Jep, et moi Jo. J’ai eu deux mentors dans ma vie : André Boniface et mon père, qui fut un magnifique joueur. Je l’ai souvent vu, dès douze ans, sous les couleurs du XIII catalan sur la pelouse de Jean-Laffon, l’ancien stade du XIII à Perpignan. C’est par le XIII que j’ai commencé ma carrière en étant international junior, à 15 ans et demi. Ce sport m’a tout de suite séduit. J’ai joué avec Jean-Pierre Clar et Pierre Gruppi qui furent champions de France avec Agen dans les années soixante, ils signèrent ensuite à Villeneuve XIII. Mon père est décédé à 56 ans, en 1977, l’année où j’ai arrêté de jouer. Il a pu voir tous mes matchs, à Toulon, à Perpignan, à Narbonne, ça me rend fier. C’était un homme formidable, il fut aussi mon confident. Son décès m’a marqué, j’avais une grande confiance en lui.
Vous a-t-il poussé à passer à XV ?
Comme le rugby à XIII avait été interdit par le gouvernement de Vichy sous l’occupation, mon père avait signé au Stade toulousain. C’est ainsi que je suis né à Toulouse. À la libération, il est revenu à XIII, à Carcassonne, mais ce passage à XV l’avait marqué. Il m’a poussé à rejoindre la maison d’en face quand je suis parti au Creps à Boulouris, tout à côté de Toulon. C’est pourquoi j’ai signé naturellement au RCT. Mais c’est avec l’Usap que j’ai eu ma première sélection, en 1966, et ma dernière avec Narbonne en 1973, à 29 ans.
Le fait d’être passé de Perpignan à Narbonne vous a coûté cher.
Je suis resté une saison en licence rouge, c’est-à-dire interdit d’équipe première parce que j’avais changé de club alors que j’étais international. Un dimanche, j’étais à Durban-Corbières avec l’équipe 2 du Racing club narbonnais et le samedi d’après, j’étais à Cardiff sous le maillot de l’équipe de France.
Avez-vous été plus sanctionné qu’un autre ?
Non, c’était le tarif pour tous les internationaux qui changeaient de clubs. Cette règle était censée limiter les mouvements entre grandes équipes.
En 1995, vous êtes devenu président du comité de sélection, peut-être même avez-vous été le dernier. Comment voyez-vous votre rôle ?
J’étais copain avec les joueurs, je les respectais, ça me semblait évident. Tous les joueurs que j’ai eus sous ma coupe pendant quinze ans, en qualité de président du comité de sélection puis de manager, pourraient le dire. En tout cas, je l’espère. J’ai fait en sorte de mettre du lien, de l’empathie. Dans tous les clubs où j’ai joué, le XIII Catalan, Toulon, Perpignan et Narbonne, j’avais ressenti de l’affection pour moi. J’en avais été marqué.
Quelle note apportiez-vous quand il s’agissait de former l’équipe ?
être le plus juste possible. Récompenser les joueurs méritants sans se soucier des à-côtés, comme la longueur des cheveux ou autre chose. Ça ne devait pas compter. Il est toujours facile d’aller chercher des défauts chez l’un ou chez l’autre, de fabriquer des polémiques stériles. À propos d’un joueur en mesure d’entrer en sélection, je me posais la plus simple des questions : servira-t-il l’équipe ? Sera-t-il en osmose avec l’esprit de ce groupe ? Je suis resté fidèle à ce principe, je peux me regarder dans une glace. De toute façon, le choix final revenait aux entraîneurs, successivement : Jean-Claude Skrela, Pierre Villepreux, Max Godemet, Bernard Laporte, Jacques Brunel, Bernard Viviès, Marc Lièvremont, Émile Ntamack, Didier Retière.
En tant que manager de l’équipe de France, avez-vous été face à un problème de même nature que celui rencontré l’été dernier par Oscar Jegou et Hugo Auradou ?
En tant que manager, aucune femme n’est venue m’interpeller en disant qu’elle voulait porter plainte.
L’époque était bénie
À écouter Jo Maso résumer ses années passées au poste de manager de l’équipe de France, aucune troisième mi-temps ne s’est jamais terminée au poste de police ou devant un tribunal. Avant les réseaux sociaux, avant que les amoureux d’un soir ne se transforment en prédateur ou prédatrice, tout se réglait « entre hommes » car la défense du joueur et de l’institution passait avant toute chose. Jo Maso n’aurait jamais eu à courir derrière des plaignantes, des avocats, des juges et la presse qui demandent des comptes ? Quelle chance ! L’époque était bénie. On sait maintenant que ce n’est pas la vérité.
Trouvez-vous normal que ces deux joueurs aient rejoué avant même que le verdict soit définitivement rendu par la justice argentine ?
Ils sont joueurs de rugby, il me paraît normal qu’ils aient rejoué. Tant que la sanction définitive n’était pas tombée, ils étaient innocents. S’ils avaient été punis, ils n’auraient plus jamais dû porter le maillot de l’équipe de France. Un manager doit savoir faire la part des choses. Quand je l’étais, je ne rentrais pas dans la chambre d’un joueur pour faire la police.
Mais il y a la morale.
Ça veut dire quoi, la morale ? Quand tu as vingt ans et que tu rencontres une femme de quarante, que peut-il se passer ? Quand je jouais, notre liberté lors des sorties était totale. Après le banquet, on allait chez Castel, au Sunny-Side. Si un joueur rentrait accompagné, il faisait en sorte de trouver une chambre pour y être seul avec sa partenaire. En 1968, après notre victoire à Cardiff qui permit de décrocher le premier grand chelem pour l’équipe de France, on s’était fait offrir par la FFR la nuit du dimanche à Paris. Les joueurs mariés étaient rentrés chez eux, les célibataires, dont j’étais, avaient été invités partout, chez Régine, chez Castel et j’en passe. Une sacrée fiesta !
Le comportement des deux joueurs incriminés, Auradou et Jégou, ne montre-t-il pas leur immaturité ?
À vingt ans, tu vas vers tout ce qui brille, qui pétille. Peu importe la génération, qu’ils soient professionnels ou pas. Cette Argentine est allée vers un joueur. Pour moi elle était intéressée. J’ai eu vingt ans, comme eux, et j’ai profité du moment. La différence, c’est qu’ils sont professionnels et qu’ils gagnent pas mal d’argent. Cela a peut-être joué ?
Si vous aviez été manager de l’équipe de France cet été en Argentine qu’auriez-vous fait ?
Je me serais mis en appui des joueurs.
Et l’affaire Melvyn Jaminet ?
Melvyn, je ne le connais pas. Je ne l’ai jamais entendu proférer les propos qu’on lui reproche. D’ailleurs, ces propos ont certainement dépassé sa pensée.
Vous montrez une forme d’indulgence qu’on pourrait vous reprocher.
On pourrait. Je voulais toujours défendre mes joueurs et être irréprochable dans ce travail de manager.
Et pour le décès de Mehdi Narjissi ?
J’y vois un tragique concours de circonstances. Un panneau « baignade interdite » s’impose à tous.
Vous avez eu dix-sept ans. À dix-sept ans on a envie de passer les limites.
Il faut être intransigeant, aussi intransigeant que lorsque vous accompagnez vos propres enfants.
Est-ce difficile de dire « non » aux joueurs ?
Non, c’est facile si tu as les leaders avec toi, à commencer par le capitaine. Si je disais à Fabien Pelous : « Personne ne sort ! », il faisait passer le mot et personne ne sortait. Il faut aussi avoir le capitaine de sortie avec soi. L’équipe de France disposait d’un officier de liaison assermenté, Bernard Lefol, il partait en soirée dans le bus. Son rôle était de surveiller les joueurs et de les faire rentrer à Marcoussis ou à l’hôtel. Son poste a été supprimé il y a trois-quatre ans.
Quand Guy Basquet vous interdisait de sortir, faisiez-vous le mur ?
Non, pas du tout.
Et Jeannot Salut, écoutait-il les dirigeants ?
Oui, bien sûr ! (ironique) C’est vrai, quand le monde n’était pas professionnel, des gars pouvaient se moquer des interdictions et certains sortaient.
On a l’impression que vous gardez beaucoup de choses pour vous. Le temps a passé, bien des affaires sont prescrites : que craignez-vous ?
Je ne crains rien car je suis sincère dans mes réponses.
Vous avez été témoin de moralité de Marc Cécillon, ancien capitaine de l’équipe de France suite à l’assassinat de sa femme Chantal. Pourquoi l’avoir fait ?
J’ai été convoqué par le juge à la demande de la défense. Marc, en équipe de France, je ne l’ai pas connu comme il a été décrit lors du procès. Il fallait que ce soit dit. Je n’ai pas été le seul témoin de moralité. Bernard Lapasset avait aussi été appelé à la barre. Puis l’ancien président de Bourgoin. Marc Cécillon était quelqu’un de tout à fait normal, mais les passages en équipe de France sont furtifs. Ce qu’était sa vie à Bourgoin, je n’en savais rien.
Quand, en premier instance, le jury d’Assises l’a condamné à vingt ans de prison pour avoir tué sa femme, comment avez-vous réagi ?
J’ai été choqué. C’est toujours dérangeant quand un joueur de rugby est condamné pour quoi que ce soit. La justice est passée, il est normal qu’il paie sa dette à la société. Je ne veux pas le juger.
Que vous a dit votre épouse, Annie, quand vous êtes parti témoigner ?
« Si tu le connais autrement que comme ça, va témoigner. »
Ce premier titre mondial, on le décrochera un jour, j’en suis persuadé
Comment était la vie d’un international, quand vous jouiez en équipe de France ?
Il n’y avait pas de prime de match. Pour rejoindre Paris, la FFR nous payait le train en première classe. En tournée, on pouvait envoyer gratuitement cent cartes postales. Le téléphone était à notre charge et il n’y avait que le fixe. J’ai connu en qualité de manager, à partir de 1995, les balbutiements du professionnalisme. Si Philippe Sella ou Serge Blanco étaient pros aujourd’hui, ils auraient gagné pas mal d’argent. Aujourd’hui, les joueurs sont libres de faire de la publicité et de la promotion, pour améliorer leurs revenus. Songez que Walter Spanghero, dans les années 70, avait été sanctionné de plusieurs mois de suspension pour avoir écrit un livre au motif qu’il avait dérogé aux règles de l’amateurisme. Pour le bouquin que j’ai écrit avec Christian Montaignac, j’ai reçu de ce dernier un vase, certes magnifique, mais pas d’argent.
Pour nous guider jusqu’à votre domicile, vous nous avez appelé trois fois. Vous êtes plein d’attentions. Plus personne ne fait ça.
Je suis à l’ancienne, d’une autre époque. C’est ma manière d’être, je suis simple et naturel. Je n’ai jamais eu la grosse tête, comme on dit dans le milieu. J’ai toujours fonctionné de la sorte avec les joueurs de l’équipe de France et je trouve qu’ils me le rendent bien, quand on se revoit.
Est-ce que Jo Maso, le manager, a permis à l’équipe de France de gagner des matchs ?
Quand j’ai tenu ce rôle, l’équipe de France remporta cinq grands chelems (1997, 1998, 2002, 2004, 2010). J’espère avoir participé à ces succès à ma manière. C’est-à-dire en prenant soin de la même façon des titulaires, des remplaçants et des suppléants. Quand les gars n’étaient pas pris dans le groupe, je les appelais. Il fallait le leur dire, leur expliquer. Oublier ça, c’était leur manquer de respect.
Vous avez travaillé avec Bernard Laporte, vous le connaissez bien : s’il avait été aux manettes durant cet été catastrophique, comme pour la baignade, comment aurait-il réagi à votre avis ?
Il aurait rappelé que si la baignade était interdite, elle devait le rester. Quant à Florian Grill, le président de la Fédération, je ne le connais pas. Je ne peux pas dire s’il a fait ou non les bons choix.
Le rugby vous tient-il toujours à cœur ?
Quotidiennement, je lis tout ce qui touche au rugby. Nous avons en ce moment une équipe de France fantastique avec un formidable capitaine, Antoine Dupont. Ce premier titre mondial, on le décrochera un jour, j’en suis persuadé. En 2011, en Nouvelle-Zélande, la France devait battre les All Blacks mais l’arbitre sud-africain M. Joubert a oublié de siffler trois fois Richie McCaw pour une position de hors-jeu, et nous perdons 8 à 7. Les Bleus ne sont jamais passés aussi près du Graal.
Galthié ? Je l’aime bien. Comme les entraîneurs que j’ai connus. Il a la science du rugby, il se sert bien des datas
Cette année-là, le groupe s’était nettement opposé à son sélectionneur Marc Lièvremont.
Marc Lièvremont avait traité ses joueurs de « sales gosses ». Il leur avait parlé comme à ses enfants. Il avait fallu que je l’aide car la situation était délicate. Marc, c’est quelqu’un de droit.
De trop droit pour être sélectionneur ?
On n’est jamais trop droit. Marc Lièvremont est un gars sans faille, honnête, intransigeant.
Et les autres sélectionneurs ou entraîneurs, comment étaient-ils ?
Jean-Claude Skrela a très bien réussi son « mariage » avec Pierre Villepreux et Max Godemet. Comme Villepreux et Skrela, Bernard Laporte savait parler aux joueurs. Il tapait juste, disait les vérités. Il n’avait pas porté le maillot de l’équipe de France, mais il en connaissait la valeur. Bernard a cette grande qualité de n’être complexé par rien.
Que faut-il faire pour être l’ami de Jo Maso ?
Ne pas le trahir, lui porter de l’affection. Ce n’est pas honteux de parler d’affection entre hommes. J’aime Christian Montaignac, le journaliste, et pourtant nous sommes différents.
Et Fabien Galthié, vous l’aimez ?
Je l’aime bien. Comme les entraîneurs que j’ai connus. Il a la science du rugby, il se sert bien des datas. Mais dans le rugby, il y a toujours un terrain, avec ses lignes et ses poteaux.
Jo Maso – 80 ans – Centre ou demi d’ouverture
Né le 27 décembre 1944 à Toulouse (31)
Clubs successifs : XIII catalan, Toulon, Perpignan, Narbonne
Sélections : 27 en équipe de France entre 1966 et 1973
Palmarès joueur : avec Narbonne : Finaliste du championnat de France (1974). Oscar d’or Midi Olympique (1973).
Avec le XV de France : grand chelem (1968). Président du comité de sélection (1995). Manager de l’équipe de France jusqu’en 1995.
[…]
Source Rugbyrama
