Sans deux capitaines du XV de France Charles Ollivon et Antoine Dupont, cette première en Champions Cup entre Toulon et Toulouse vaudra avant tout par les passions qu’elle sera susceptible de déchaîner. Une charge émotionnelle hors norme entre deux clubs historiques, dans un Mayol chauffé à blanc par les actualités, que les protagonistes devront pourtant dompter…
On ne fera pas ici l’affront à notre lecteur, passionné d’histoire de ce jeu, de rappeler les liens ténus qui unissent Toulon et Toulouse. Parce qu’au-delà de leurs cinq premières lettres, si les deux clubs partagent les mêmes couleurs, ce n’est évidemment pas par hasard… En marge de l’interview qu’il nous avait accordé dimanche dernier, le manager du RCT Pierre Mignoni nous avait d’ailleurs confié sa préférence, au matin du quart de finale entre le Stade et Sale. « On a toujours un lien spécial avec Toulouse. Il y a eu des grandes finales qui nous ont opposés : en 1989, en 1985, en 2012… Mais c’est surtout en raison de ces couleurs, car ce sont eux qui nous les avaient prêtées à l’époque (lors d’un match de parrainage en 1908, NDLR). Les couleurs de la ville de Toulon sont le jaune et le bleu. On est le seul club qui joue en rouge et noir à Toulon. Et on a toujours gardé cette grosse rivalité sur le terrain, ça a toujours été des grands matchs entre nous. »

Parce qu’il ne pouvait pas en être autrement entre le phare du rugby du Sud-Est et l’icône de celui du Sud-Ouest, longtemps rassemblés par le fait d’avoir été considérés comme rebelles au pouvoir en place, jusqu’à la fin de l’ère Ferrasse. Mais surtout séparés par une identité de jeu aux antipodes l’une de l’autre, entre la recherche du défi frontal et de la continuité dans l’axe pour les uns (par laquelle le RCT a toujours connu ses plus belles heures, des années Herrero à celles de Laporte), et la volonté pour les autres de pratiquer le rugby le plus complet possible, nourri à la mamelle de « l’intelligence situationnelle » théorisée par les Bru, Villepreux et autres Skrela, dont l’héritage s’est prolongé sous les ères Novès, puis Mola… « J’ai assez vécu pour voir que différence engendre haine », écrivait Stendhal dans son légendaire roman Le Rouge et le Noir. On ne saurait mieux catégoriser ici les relations qu’ont entretenues les deux clubs depuis une grosse douzaine d’années et l’avènement du grand RCT de l’ère Boudjellal, qui exacerba la rivalité des manager d’alors Laporte-Novès et incita, un temps, le grand Stade toulousain a revoir sa politique de club, après un cruel revers à Nantes en 2013 (24-9). Un virage droit dans le mur dont Toulouse ne se releva jamais que quatre ou cinq ans plus tard avec l’arrivée du ticket Lacroix-Mola, pour donner les fruits que l’on connaît aujourd’hui. Une politique sportive dont d’autres se sont aussi inspirés, à l’instar – ironie de l’histoire – de Toulon depuis l’arrivée de Pierre Mignoni aux côtés de Bernard Lemaître, désireux de reconstruire le club en lui donnant une vision sur le long terme.
Melvyn Jaminet en fera-t-il une affaire ?
Voilà pourquoi, ce dimanche en bord de Rade, on disputera bien plus qu’un simple match de rugby. Parce qu’il s’agira pour les uns d’enfin valider leur vision collective en se retrouvant de nouveau dans le dernier carré européen, quand les autres voudront se prouver que leur collectif et leur système demeurent plus fort que la perte des plus fortes individualités, qu’il s’agisse du meilleur joueur du monde Antoine Dupont ou du funambule Ange Capuozzo. Un drôle de contexte sur lequel planera une ombre plus insidieuse encore : celle du transfert de Melvyn Jaminet, pour lequel le Stade toulousain a récemment dû s’acquitter d’une amende de 1,3 million d’euros pour non-respect du salary cap – en attendant d’autres suites – avant que les affaires de l’été dernier ne conduisent le RCT à prononcer à l’encontre de son propre joueur une suspension interne dont l’arrière international est opportunément sorti voilà quelques semaines, jusqu’à inscrire au passage 32 points lors du quart de finale. De quoi incarner la menace numéro un pour le Stade toulousain ? Pour un club qui chérit son karma plus que nul autre, c’est une évidence, d’autant que les sorties médiatiques d’autres présidents jaloux, ainsi que l’accident de parachute qui faillit bien gâcher la dernière fête au Stadium n’ont pas franchement permis de le soigner. Autant dire que la moindre opportunité pour Jaminet de prendre les trois points face à ses anciens partenaires ne pourra être vécue que comme une brûlure à vif par les Toulousains, qu’il s’agira également pour ce dernier de maîtriser. Parce que, qu’on le veuille ou non, ce drôle de contexte ne sera pas facile à surmonter pour Jaminet non plus. Car même si les suiveurs réguliers du RCT nous assurent que leur arrière traverse la période dans la plus grande sérénité, nul ne peut exactement savoir quelles pensées lui traverseront l’esprit, au moment de poser son tee…

Pierre Mignoni : « S’enlever cette pression négative »
Toutefois, au-delà du cas Jaminet, il ne faudrait pas nous pousser beaucoup pour penser qu’au-delà des qualités rugbystiques des uns et des autres, c’est davantage dans la maîtrise des émotions que pourrait bien se jouer la partie. On se souvient à ce titre qu’à l’occasion de leur barrage de Top 14 l’an dernier à Mayol face à La Rochelle, les Toulonnais avaient particulièrement subi l’événement d’entrée de jeu, tout comme ils sont d’ailleurs passés à côté de leur entame face aux Saracens. De quoi redouter, là encore, ce surplus de passion dans un Mayol chauffé à blanc ? « Ici, on est dans le Sud, la vie est ensoleillée mais la vie n’est pas si simple que ça pour tout le monde, nous jurait Pierre Mignoni. Il faut donner du bonheur aux gens, et je crois que c’est l’une des missions du rugby à Toulon. Mais il ne faut pas pour autant que cela devienne une pression négative, on doit parvenir à se l’enlever. L’adversaire sera suffisamment redoutable pour qu’on arrête de se tirer des balles dans le pied, sinon, l’invitation à la table des grands va vite nous être refusée. Depuis des années, le Stade toulousain a montré qu’il avait en lui cette maîtrise des grands rendez-vous. Et nous, on montre depuis des années qu’on ne l’a pas, ou plus. » De quoi faire de Toulouse, malgré les apparences, le grand favori ? On l’aurait presque pensé si, face à Sale, l’ombre portée de l’absence d’Antoine Dupont n’avait pas poussé Paul Graou et ses partenaires à longtemps déjouer, faute d’adaptation collective à cette réalité. Voilà pourquoi, en matière de gestion du jeu et des émotions, rendant ce Toulon-Toulouse d’autant plus palpitant. Rouge ou noir ? Faites vos jeux, rien ne va plus…
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Source Rugbyrama
