
La semaine passée, l’ancien international Sébastien Chabal a annoncé souffrir d’une forme d’amnésie, conséquence d’une carrière parsemée de multiples chocs. Si sa prise de parole a alimenté les conversations depuis, il convient de rappeler que le traitement des commotions a évolué depuis son époque de joueur.
La voix de « l’homme des cavernes » – comme l’avaient surnommé les Néo-Zélandais au début du siècle – porte loin, très loin. Lorsque l’iconique Sébastien Chabal a déclaré souffrir d’une forme d’amnésie après deux décennies passées sur les terrains, tout le rugby français et des millions d’observateurs plus ou moins avertis ont tendu l’oreille : « Je n’ai aucun souvenir, vraiment aucun, d’une seule seconde d’un match de rugby que j’ai joué, a-t-il déclaré dans l’émission Legend (…) Je ne me souviens pas d’une seule des 62 Marseillaises que j’ai vécues. (…) Je ne me souviens de rien. Parfois, je dis à ma femme : « En fait, ce n’est pas moi qui ai joué au rugby ». »
Davantage confession que dénonciation, la prise de parole de l’ancien deuxième ou troisième ligne aux 62 sélections a le mérite de relancer un débat grand public sur les dangers de la pratique du rugby à haut niveau et au-delà même. Si sa notoriété lui confère une plus grande audience, le Drômois d’origine est loin d’être un pionnier dans cette voie : avant lui, Sébastien Vahaamahina, Bernard Le Roux, Alexandre Lapandry, Marie-Alice Yahé, Carl Hayman, Alix Popham, Jamie Cudmore ou encore Steve Thompson, pour ne citer qu’eux, avaient tiré la sonnette d’alarme au sujet de ces « pets au casque », comme les nomme Sébastien Chabal, et de toute la gestion qui en découlait. S’il s’agit d’un enjeu majeur et si le cas personnel du consultant de Canal + a de quoi interpeller, le sérieux de la chose appelle à une prise de recul, au-delà de toute surcharge émotionnelle. Interrogé à 48 heures d’un quart de finale de Champions Cup, vendredi dernier, Ugo Mola avait judicieusement replacé la problématique dans son contexte : « On n’a pas attendu que Sébastien Chabal déclare cela pour que le club, le rugby et l’environnement médical de notre sport se mettent en alerte, avait posé le manager toulousain. C’est une bonne chose qu’il en parle. Il se fait l’écho de quelque chose qu’il ne faut pas mettre sous le tapis. (…) On n’a pas été assez loin mais on est bien mieux qu’à l’époque où Sébastien jouait. » Soit de la fin des années 90 au début des années 2010… Quand, autant le dire, le sujet des commotions n’en était pas encore un.
L’époque « des bouts de viande »
Le Gallois Alix Popham, qui a joué à la même époque que Sébastien Chabal, donne une image dramatique du traitement et de la perception des commotions cérébrales au temps de sa carrière : « Les impacts à la tête n’étaient pas pris au sérieux par les coachs et les équipes médicales, c’était une blague, avait raconté l’ancien troisième ligne de Brive dans les colonnes du Parisien, il y a quelques années. On nous jetait de l’eau au visage pour nous secouer après un choc, on nous faisait respirer du sel. On était traités comme des bouts de viande. » Et le public voyait en ces soldats amochés, titubants des modèles de vaillance à idolâtrer. En une décennie, du chemin a été parcouru, dans les mentalités comme au niveau des dispositifs, de l’arbitrage et des règlements, pour mieux appréhender ce fléau aux allures d’épée de Damoclès, rendu encore plus dangereux par l’évolution physique de joueurs toujours plus rapides et costauds (entre les Coupes du monde 1995 et 2023, le groupe France est par exemple passé de 96 à 104 kilos de moyenne). Si des améliorations peuvent encore être apportées au niveau, entre autres, de la limitation des temps de jeu et des plages de récupération, le problème est désormais abordé avec sérieux à défaut d’être réglé – si tant est qu’il puisse l’être, un jour, concernant un sport qui prône autant les collisions que l’évitement. Ainsi, quand bien même il n’espérait que retrouver les pelouses, Paul Willemse s’est vu, la semaine passée, notifier un nouvel arrêt de trois mois – potentiellement synonyme de fin de carrière – tandis que le double champion du monde Eben Etzebeth a patienté cinq à l’infirmerie, après une nouvelle commotion, avant de postuler de nouveau.
Qu’il semble loin, donc, le temps où la planète rugby se gausait, sans s’émouvoir, en voyant Sébastien Chabal percuter tête la première Ali Williams, brisant la mâchoire du All Black sur le coup. C’était en 2007 et, à l’époque, l’arbitre n’avait même pas arrêté le jeu…
Des mesures… sans démesures
N’importe quel scientifique pourrait l’assurer : non, le rugby n’est pas le sport le plus à risque de commotions. En revanche, il est probablement celui qui laisse le plus fataliste quant à la mise en pratique de réelles mesures préventives au plus haut niveau. La preuve ? Elle est que même la force de dissuasion d’une sévérité accrue des arbitres s’est vue récemment contrebalancée par la création par World Rugby du carton rouge de vingt minutes, toujours en test actuellement. Au nom du spectacle, encore et toujours… Voilà pourquoi les législateurs n’ont jusqu’alors eu d’autre solution pour traiter le problème que de travailler sur les protocoles de dépistage immédiat des commotions (présence d’un médecin « indépendant » au bord du terrain, utilisation des protège-dents connectés depuis cette saison) et surtout de retour au jeu (les fameux « protocoles commotion » mis en place depuis 2015), sur lesquels reposent malgré tout des zones d’ombre…
Un parcours de soin protocolisé pour les anciens joueurs
Voilà pourquoi, afin de permettre un retour au jeu plus sécurisé, de nouveaux moyens ont été déployés année après année : la généralisation des IRM, bien sûr, mais également des tests sanguins visant à calculer les taux de protéine S100-B (dont le taux s’élève systématiquement après le match avant de redescendre, sauf pour les joueurs ayant subi une commotion) en attendant des tests salivaires en cours de finalisation. Et l’on n’oublie pas, pour la bonne bouche, que la FFR sous l’égide du docteur Brauge travaille depuis trois ans sur la protocolisation d’un parcours de soins pour les joueurs et anciens joueurs souffrant de troubles liés aux chocs à la tête, en maillant le territoire par le biais des CHU. De quoi rassurer pour l’avenir ? De plus en plus, on l’espère… Reste que tout ce suivi ne concerne que le rugby professionnel, soit à peine 2 % du nombre de pratiquants en France, l’inégalité de traitement entre les « meilleurs » et le reste de la population qui bénéficie toutefois, quant à elles, de mesures plus préventives. N.Z.
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Source Rugbyrama
