Encore une fois étincelant avec l’équipe de France lors du dernier Tournoi des 6 Nations, François Cros se livre. Le troisième ligne toulousain évoque bien évidemment le sacre avec les Bleus, mais également l’étiquette de joueur de l’ombre qui lui colle à la peau, la blessure d’Antoine Dupont et sa vie de famille. Entretien.
Vous ne faites pas partie du XV du Tournoi des 6 Nations. Que pouvez-vous faire de plus pour y figurer ?
Marquer peut-être ! (rires) Avoir un rôle offensif plus « visible » on va dire. De toute manière, je ne m’attarde pas trop sur ce genre de choses. D’avoir gagné le Tournoi, c’est ma victoire.
De nombreux observateurs vous considèrent comme un joueur de l’ombre, comprenez-vous cela ?
Je fais ce que j’ai besoin de faire sur le terrain, tout simplement. Ce dont l’équipe a besoin pour gagner. S’il faut se concentrer sur la défense et la guerre dans les rucks, ça me convient. Attention, s’il faut aussi attaquer et faire voyager le ballon, ça me va aussi. J’essaie simplement d’être utile sur le terrain. Si ça passe par un travail discret mais efficace, cela ne me dérange pas. C’est une éducation que j’ai eue.
N’est-ce pas vexant d’être toujours catégorisé de la sorte ?
Je n’apporte pas trop d’intérêt à ces remarques-là. Ce qui est important pour moi, c’est d’être sur le terrain, de jouer et d’enchaîner les matchs. C’est plutôt ce que je regarde, plutôt que le côté joueur de l’ombre et compagnie. Si je suis sur le terrain, c’est que le coach estime que je mérite d’être là et que je suis utile. C’est surtout ça ma fierté au-delà d’être peu visible ballon en mains. Tant que l’équipe gagne, ça ne me dérange pas d’être un peu moins dans la lumière.
Peut-être faudrait-il enlever le casque pour marquer un peu plus les esprits… (rires)
Je n’ai jamais réfléchi à cette possibilité mais ce n’est pas dans les projets. (rires) Déjà, le casque, c’est une sorte de protection. C’est une habitude que j’ai depuis que je suis gamin. Ça rassurait ma mère à l’époque. C’est désormais un rituel, une routine.
Cela vous paraît inimaginable de jouer sans ?
Il fait désormais partie de moi. Ça ne m’embêterait pas de jouer sans. Je ne m’entraîne pas avec et parfois, sur les entraînements, on a la même intensité que lors des matchs. Chacun ses façons de se préparer. Moi, j’enfile mon casque. Fut une époque, j’en mettais deux dans le sac pour pallier à l’éventualité que le casque se casse en plein match. Depuis mes 7 ans, j’ai ce truc sur la tête.
Savez-vous combien de plaquages vous avez effectués pendant le Tournoi ?
J’ai vu passé quelques chiffres sur les réseaux sociaux. Il me semble que c’est soixante-dix non ?

Bonne réponse !
Je ne m’attarde pas trop sur la statistique en elle-même. Je préfère analyser les 92 % de réussite. C’est un chiffre un peu plus parlant. Ensuite, je me dis aussi que ce n’est jamais très bon pour mon équipe de me voir énormément plaquer. Cela veut dire que l’adversaire a énormément eu le ballon et ce n’est pas forcément positif. Le meilleur exemple est Jac Morgan, le flanker gallois. Il a été incroyable. Mais d’un autre côté, il évolue au sein d’une sélection en difficulté donc ses qualités en défense ont été remarquées. C’est bien pour lui, un peu moins pour le pays de Galles.
Peut-on dire que cette sensation a été vécue en Irlande, où vous avez plaqué à quatorze reprises lors des vingt premières minutes ?
C’est vrai qu’on a de suite été pris à la gorge à Dublin. On a pas mal été chez nous, proche de notre ligne. C’était un moment crucial mais nous n’avons pas encaissé de points. De notre côté, nous avons marqué dès la première occasion. Franchement, je pense que sur le côté psychologique, ça leur a fait mal.
Avez-vous tout de même pris du plaisir dans ce début de match où on vous a vu vous sacrifier plusieurs fois en défense ?
Bien évidemment ! Vous savez, quand votre équipe marque, c’est une sorte de libération. Tout le monde sera d’accord là-dessus. Mais quand vous grattez un ballon à quelques centimètres de votre en-but, c’est également une source de joie énorme et de soulagement. Il faut savoir plier sans rompre. Défendre fait partie de moi. Quel que soit le sport que je ferai, je serai toujours dans un rôle défensif.
Sur ce côté joueur de l’ombre, avez-vous senti un changement aux yeux du grand public, notamment lors du dernier Tournoi ?
J’ai comme l’impression que le regard porté sur moi a changé depuis deux ans. Le réel déclic a eu lieu l’année dernière, où j’ai été plus médiatisé que les années passées. On revient sur l’exemple du pays de Galles, j’aurais préféré que l’équipe soit un peu plus mise en avant l’an passé… Je me souviens d’une phrase de Patrick Arlettaz après France-Irlande au Vélodrome où nous avions ramassé. J’avais été élu meilleur joueur français. Il m’a dit : « tu n’as pas été le meilleur, tu as été le moins mauvais. » Ça m’avait fait sourire sur le coup mais Patrick avait raison. Cette année, plusieurs mecs ont crevé l’écran, et c’est une excellente nouvelle.
Était-ce vraiment important pour cette génération de regagner un titre ?
Bien sûr. On se rappelle seulement des titres plusieurs années plus tard. On ne retient pas les pourcentages de victoires ou autre. Le XV de France est une équipe qui vit bien et qui joue bien. Il fallait que ça se concrétise pour de bon.
Pourtant, après la victoire contre l’Écosse, il n’y a pas eu d’explosion de joie particulière…
C’est vrai. C’était un sentiment bizarre, dans le sens où nous n’avions jamais vécu ce scénario. On avait déjà vécu des matchs, notamment contre l’Écosse, où on devait gagner de plus de 30 points et ça ne s’était pas bien passé du tout. Là, une simple victoire nous offrait le trophée. Le scénario n’a pas aidé pour fêter ça comme il se doit puisque tout le monde n’est pas passé loin de la correctionnelle en fin de première période. C’est aussi ce sentiment de match inachevé qui a pris le dessus à la fin.
Vous avez quand même passé 35 points aux Écossais. Est-ce que cela prouve la marge que vous avez par rapport aux autres sélections du 6 Nations ?
Cela montre en tout cas l’exigence qu’on a dans ce groupe France. On peut être fiers de ce qu’on a fait. Au soir de l’Angleterre, tout le monde nous donnait perdants, tout le monde était déçu. Il a fallu s’obstiner à y croire jusqu’au bout pour inverser la tendance.

Que garderez-vous de ce sacre ?
Le match en Irlande. Leur mettre quarante points chez eux, à l’Aviva, c’est fou. C’est rare de pouvoir profiter et de savourer en étant sur le terrain pendant le match. Et là, le score était fait à l’heure de jeu. On a pu profiter du dernier quart d’heure même si on a pris des points. C’était génial, surtout avec les milliers de supporters français présents dans les tribunes.
En Irlande, le staff a opté pour un banc en 7-1 qui avait déjà été testé en Italie avant ça. Comment avez-vous réagi lors vous avez appris ce choix pour la toute première fois ?
Tout le monde a été surpris. C’était la première fois qu’on faisait ça. Mais il faut admettre que ça a été plutôt positif. À chaque fois que le banc est rentré, ça nous a apporté beaucoup d’oxygène. À Dublin, deux de nos trois-quarts se sont blessés et personne n’a été pénalisé. Oscar (Jegou) a assuré l’intérim et c’est passé. On craignait ce scénario mais finalement, tout a bien fonctionné.
On ne vous a pas proposé de passer au centre ?
Quand on faisait 6-2 ces dernières années, c’était arrivé. Cette fois, c’est Oscar qui a pris ce rôle-là et il l’a très bien fait.
William Servat évoquait lors d’un entretien qu’il nous a accordé l’ascendant psychologique que l’équipe prend lors de l’entrée du « bomb squad » à la française. Est-ce réel ?
Tu te sens d’un coup moins fatigué (rires). Heureusement pour moi, car le staff m’avait annoncé avant le match de l’Italie que si tout allait bien, je ferai les quatre-vingts minutes malgré les sept avants sur le banc. Au niveau de ces remplaçants, je retiendrai surtout les moments où ils sont rentrés. À chaque fois, nous menions. Leur but était de garder le score. Et dans l’autre sens, certains titulaires savent qu’ils doivent tout envoyer pendant cinquante minutes sans calculer…
Saviez-vous aussi que vous alliez jouer l’intégralité des rencontres en Irlande et contre l’Écosse ?
Non, mais je l’ai rapidement compris (rires) !
Vous êtes indispensables, pourtant, vous n’êtes jamais cité parmi les leaders de cette équipe de France. Êtes-vous « simplement » un parfait soldat ?
Soldat, oui, parfait, bien sûr que non. Ça ne me dérange pas de garder ce rôle. La reconnaissance, la médiatisation et plein d’autres choses, je n’y cours pas spécialement après. Ce que je regarde, c’est le temps de jeu et les compositions. Tant que je suis sur la feuille, tout ce qui se passe autour, c’est accessoire. Dans le vestiaire, quand je dois parler, je le fais, et ça s’arrête là.
En Irlande, vous avez perdu Antoine Dupont sur blessure, comment avez-vous vécu ce moment ?
Je suis loin de l’action. Je vois qu’il reste au sol mais ça continue à jouer donc je reste concentré sur le jeu. Quand je l’ai vu sortir, j’ai compris que c’était assez grave.
Comment s’est passée la mi-temps ?
Antoine s’était mis à l’écart dans la salle d’échauffement pour ne pas impacter le groupe. Je suis allé le voir, il était dévasté. Il savait que c’était une grosse blessure, sur le même genou qu’en 2018. C’est la blessure la plus redoutée de notre sport. Sans forcément en parler, on a tous voulu gagner là-bas pour lui.

Cette longue absence impacte également le Stade toulousain. Vous considérez-vous parmi les joueurs qui vont devoir prendre le relais en son absence ?
C’est impossible de remplacer Antoine, quoi qu’il arrive. Mais sur son côté leadership, il va certainement falloir prendre le relais. Certains de mes coéquipiers sauront mieux le faire que moi. Sur le plan sportif, on a une pleine confiance envers les joueurs qui vont devoir pallier à son absence. Paul (Graou) est un super joueur, qui monte en puissance depuis quelques années avec nous. On le soutient à 200 %.
Est-ce le plus grand défi de cette génération dorée du Stade toulousain ?
C’est sûr qu’il a un réel impact sur notre équipe et sur les adversaires. On va tenter de gagner sans lui et pour lui surtout. Antoine nous transmet son envie de gagner. Il nous dit souvent de le faire pour nous et que ça nous appartient. On a envie de le rendre fier. Savoir si c’est le plus grand défi ? Je ne sais pas. Des blessés, on en a chaque année. Julien Marchand n’était pas là en 2019, Anthony Jelonch ne l’était pas en 2023 et 2024… Les saisons sont longues, tu perds des mecs en route. C’est comme ça.
Depuis 2019, seulement trois joueurs ont joué toutes les finales disputées par Toulouse en tant que titulaire. Antoine Dupont, qui ne pourra pas être là cette saison s’il y en a une ou deux à jouer, Pita Ahki et vous-même. Cela prouve votre régularité…
Oui, j’ai eu la chance d’avoir été épargné par des blessures sur ces moments-là. On n’est jamais à l’abri. Il faut faire attention parce que ça peut arriver à tout moment. Ensuite, avoir joué tous ces gros matchs, c’est un plaisir, forcément. C’est compliqué de gagner quand on n’est pas sur la feuille de la finale. C’est un sentiment qui doit être assez difficile à vivre.
Quand on a la chance d’y être, c’est encore plus beau. J’espère avoir la chance d’en vivre d’autres.
En ce qui concerne votre vie de famille, votre femme, Jennifer Cros, joue elle aussi au Stade toulousain. C’est peu banal…
Je l’ai toujours soutenue dans le sens où on s’est rencontrés grâce au rugby. On a la chance d’avoir notre histoire qui évolue de manière linéaire. Avec l’arrivée de notre fille, c’est encore plus fort. Elle avait arrêté parce qu’elle avait enchaîné quelques blessures. Ça correspondait aussi à la période où j’explosais au niveau international donc elle voulait me suivre pour me supporter. Sa carrière a été stoppée pendant quatre ans. Nous en avons profité pour nous marier. De voir notre fille avec moi sur le terrain après les matchs, ça lui a donné l’envie de reprendre. C’était un défi. Je sentais que ça lui tenait à cœur. Quand elle m’a dit qu’elle voulait reprendre, je l’ai soutenue.
Votre fille est devenue une star à Ernest-Wallon avec ses danses après les matchs. Craignez-vous qu’elle vous vole la vedette ? (rires)
C’est génial. J’ai insisté pour qu’elle la prenne lors des matchs. Je me suis dit que si on gagnait, ça allait être des souvenirs incroyables pour elle. Et puis, si elle fait plus réagir que moi, ça ne me dérange pas. Je suis aussi un père de l’ombre (rires). C’est mon petit rayon de soleil, c’est mon moteur pour rester motivé et la rendre heureuse après une victoire.
[…]
Source Rugbyrama
