
Ancien ailier du XV de France du haut de ses 67 sélections et de ses 34 essais marqués, le Toulousain Vincent Clerc livre son analyse sur son jeune héritier, nouveau phénomène du rugby français.
En l’absence passagère d’Antoine Dupont, Louis Bielle-Biarrey ne serait-il pas le nouveau phénomène du rugby français ?
Des phénomènes, il y en a beaucoup. C’est l’avantage de cette équipe de France. (il sourit) En tout cas, c’est vrai qu’il a une sacrée cote de popularité auprès des gens. Il a une gueule, il est reconnaissable avec son casque et par tout ce qu’il fait sur le terrain… Il y a un vrai amour du public français pour Louis Bielle-Biarrey.
Qu’est-ce qui le rend aussi dangereux offensivement ?
Sa vitesse, clairement. Aujourd’hui, il fait des différences avec les autres sur ce critère. Il a une mise en action très rapide et une constance dans sa course qui fait qu’il ne perd pas de vitesse. En plus, il est endurant et largement capable de répéter ses efforts tout au long du match. Même en fin de match, il garde quasiment la même vitesse. Elle lui permet notamment de marquer beaucoup d’essais sur des jeux au pied. C’est un peu son coup spécial : le jeu au pied à suivre, parce qu’il sait qu’il a un temps d’avance au niveau de la vitesse. Ses coéquipiers le savent très bien aussi, ils n’hésitent pas, notamment sur les ballons de récupération, à jouer au pied vers le fond du terrain parce qu’ils savent qu’en un contre un, il sera difficile à prendre. Son autre qualité, c’est sa sobriété.
C’est-à-dire ?
Il fait des choses assez simples, mais il les fait à fond. Il n’essaie pas de trop en faire, il ne surjoue pas. À mon sens, cela explique le fait qu’il soit très régulier dans ses performances.
Joueur, vous étiez un vrai finisseur, obsédé par la ligne d’en-but. Retrouvez-vous ce trait chez lui ?
On sent en effet que c’est vraiment un plaisir pour lui de jouer. Et puis c’est quelqu’un d’assez altruiste dans son comportement général. En revanche, dès que la ligne se rapproche, on sent qu’il est attiré vers elle, qu’il est animé d’une véritable rage qui se démultiplie quand il s’en rapproche. Mais encore une fois, on sent qu’il a un très bon équilibre dans la gestion de son jeu et qu’il n’y a pas d’excès d’individualisme chez lui. C’est hyper plaisant.
Défensivement aussi, on sent qu’il veut désormais marquer ses adversaires…
Il s’était déjà pas mal distingué avec Bordeaux, où il avait notamment rattrapé des coups dans l’en-but. Il est toujours en chasse, en attaque comme en défense. Et il a cette qualité de ne jamais s’avouer vaincu : il s’accroche à toutes les actions. Il multiplie les efforts, offensivement comme défensivement. Il a sauvé pas mal d’essais avec l’UBB, notamment en Coupe d’Europe. Aujourd’hui, c’est vrai qu’il prend une autre dimension. On a vu quelques plaquages offensifs pendant le Tournoi et cela développe encore sa panoplie.
Joueur, vous avez déjà été dans sa position où tout semble vous sourire. Quels défis se présenteront à lui comme l’adversité, le risque de surjouer ou la célébrité ?
Je pense qu’il a la tête sur les épaules, donc je ne suis pas trop inquiet. Après, il y a toujours un moment où les rebonds sont un peu moins favorables, moins d’essais marqués pendant. Dans ces moments-là, il faut rester concentré en se disant que le nombre d’essais ne reflète pas forcément la performance globale. Quand on est habitué à beaucoup marquer, les gens parlent dès qu’on le fait moins. Le risque vient surtout de l’extérieur. En interne, je ne suis pas inquiet pour lui : c’est un bosseur qui est très bien entouré, avec de très bons coachs à Bordeaux et en équipe de France. Mais il n’a que 21 ans et une carrière, ce n’est pas linéaire. Il faudra gérer les temps faibles. ça, il a le temps de voir venir.
Que faire quand les adversaires vous surveillent davantage ? Vous l’avez vécu…
C’est complexe, en effet. Petit à petit, les adversaires vont s’adapter, notamment sur la couverture de ses jeux au pied. Il lui faudra trouver les ressources et les clés pour faire encore évoluer son jeu, même si sa panoplie est déjà très complète. Il était déjà très surveillé. Mais là, il a pris une autre dimension.
Quel regard portez-vous sur ses statistiques d’essais marqués ?
C’est hallucinant. Il est à la fois en pleine possession de ses moyens et en pleine confiance, comme les équipes dans lesquelles il joue. Mieux, il évolue au milieu de joueurs qui ont envie de lui donner le ballon parce qu’ils savent qu’il incarne un danger. Désormais, on le cherche. Résultat, il touche beaucoup de ballons en bonne position. En plus, c’est quelqu’un qui se déplace beaucoup sur le terrain pour aller chercher les espaces libres.
Lui conseilleriez-vous de retirer son casque, comme vous l’aviez fait ?
On a une histoire un peu différente sur le casque. Lui, il le porte depuis qu’il est enfant. Moi, je l’avais mis suite à une blessure à l’oreille subie en junior qui m’avait valu une quarantaine de points de suture. Avant cela, je ne l’avais jamais porté. Cela m’avait donc rassuré puisque, de junior, j’étais monté en Pro D2 avec Grenoble avant de rejoindre Toulouse et d’être appelé en équipe de France. J’avais eu du mal à l’enlever, mais je me sentais globalement plus à l’aise sans.
Et doit-il retirer le sien ?
Il faut jouer avec ce qui nous fait nous sentir bien. Aujourd’hui, il se sent bien avec son casque. C’est aussi sa marque de fabrique et cela fait son charme. C’est rare, un casque chez les trois-quarts. C’est aussi un modèle pour les enfants. Le casque est rassurant pour les familles ou pour certaines mamans. Donc, non, je ne lui conseillerais pas de l’enlever. En plus, il a une bonne tête avec, car cela ne va pas à tout le monde !
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Source Rugbyrama
