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« Je n’ai jamais eu un cas comme celui de Chabal », avoue Savigny, le médecin de l’équipe de France

Alexis savigny Médecin du XV de France depuis 2024 Ancien médecin du Stade français mais aussi du PSG, il est à l’initiative, en compagnie du neurologue Jean-François Chermann, de la mise en place des protocoles commotions et du suivi des joueurs avant leur retour à la compétition. Il s’interroge sur la teneur des propos de l’ancien 3e ligne international.

Pouvez-vous nous raconter comment vous êtes-vous retrouvé à l’origine des protocoles commotions en France ?

C’était en 2005. J’étais devant ma télévision quand Christophe Dominici prend un KO lors d’un match du XV de France en Italie. Il était resté au moins une minute en perte de connaissance totale. Quinze jours plus tard, il y avait le quart de finale de Coupe d’Europe contre Newcastle, un des premiers matchs délocalisés par Max Guazzini au Parc des Princes. Max voulait qu’il soit sur la pelouse. Sauf qu’à l’époque, le règlement sur les commotions datait de 1972, écrit par un neurochirurgien américain, le Professeur Cantu. Il était donc stipulé : trois semaines d’arrêt. Ni plus ni moins

Qu’avez-vous décidé ?

J’ai d’abord cherché des études sur le sujet. À l’époque, ça ne faisait pas de buzz, il n’y en avait quasiment pas. Ça n’intéressait personne. Je voulais savoir s’il était licite et « sécure » de raccourcir ou prolonger ces fameuses 3 semaines. J’ai contacté des neurologues, souvent pas très intéressés. Jusqu’à ce que je pense à Jean-François Chermann, avec qui j’avais joué à Plaisir. Il a pris le dossier à bras-le-corps. Nous avons commencé à travailler et à évoquer la mise en place d’un protocole. « Domi » a donc vraiment été un cas d’école.

C’est-à-dire ?

Avant de prendre la décision de faire rejouer « Domi », Jean-François Chermann l’a vu une première fois, puis une seconde. Il lui a fait subir une batterie de tests neurocognitifs et, in fine, m’a dit que « Domi » pouvait reprendre la compétition à J + 10. J’étais surpris car des commotions comme celle subie par Domi, je n’en avais pas vu beaucoup. Mais bon… Je lui ai fait confiance. J’ai annoncé la nouvelle à Max Guazzini qui a décidé de convoquer une conférence de presse. Il y avait de nombreux journalistes sauf que Jeff Chermann a voulu revoir Christophe une dernière fois avant la conférence.

Et alors ?

Je me souviens qu’on patientait avec Max Guazzini dans la salle d’attente. La porte s’est ouverte et j’ai compris tout de suite qu’il se passait un truc. Je sentais Chermann très emmerdé. Et là, Domi me dit : « Doc, Je suis désolé mais en fait je t’ai caché des choses. Pour te dire la vérité, à l’entraînement, je vois le ballon en double. » « Domi » n’a rejoué qu’au bout de sept semaines et n’a jamais eu de récidive. Max a alors expliqué aux journalistes que la santé du joueur était primordiale au lieu d’annoncer son retour. Et, pour l’anecdote, quelques années plus tard, lors du mariage de Sergio Parisse, j’ai demandé à Salvatore Perugini, auteur du coup sur « Domi », si je pouvais prendre une photo avec lui. Il se demandait bien pourquoi. Je lui ai alors expliqué qu’il était à l’origine de la mise en place des protocoles commotions en France. C’est ainsi que j’ai écrit les premiers textes sur le retour au jeu, les premières procédures de suivi avec le Docteur Chermann. C’était déjà lors de la saison 2005/2006.

Travailliez-vous à l’époque en lien avec la LNR ?

Nous avons travaillé au début en collaboration avec les médecins du Racing 92, d’abord Yoann Bohu puis Sylvain Blanchard pour avancer dans nos études et mettre des procédures en place. Et nous avons eu de nombreuses réunions ensuite avec la commission médicale de la LNR. Évidemment, cela a pris du temps mais à partir des années 2009/2010, toutes les procédures étaient couchées noir sur blanc et disponibles en PDF sur le site de la Ligue. Personne ne pouvait l’ignorer. En suivant : de nombreux scientifiques dans le monde se sont penchés sur le sujet, des études épidémiologiques ont été faites et World Rugby a instauré en 2015 le protocole HIA.

Comment jugez-vous l’évolution de la prise en charge des joueurs ?

Elle est incroyable. Entre 2019 et 2024, j’ai quitté le monde du rugby. Mais, à mon retour, j’ai pu constater l’avancée considérable de la prise en charge. Aujourd’hui, chaque médecin de club ou d’équipe nationale a une application qui s’appelle SCRM, créée à l’initiative du Docteur David Brauge, neurochirurgien de Toulouse et membre de la FFR. C’est une application sur laquelle chaque joueur dont le médecin a la charge est référencé, chaque commotion y figure. Chaque protocole HIA est fait directement sur cette application qui indique la procédure à suivre, étape par étape, jusqu’au retour au jeu. Tout est centralisé par World Rugby. C’est assez exceptionnel. Et puis, l’instauration d’un médecin de match indépendant, au même titre que le HIA 3 réalisé par un neurologue lui aussi indépendant, a longtemps été mon cheval de bataille. Pendant ma carrière, on ne m’a jamais obligé à faire quoi que ce soit : la santé des joueurs est la priorité. Mais certains d’entre nous pouvaient se retrouver parfois sous pression : il était donc important d’avoir des médecins totalement indépendants qui gèrent la commotion lors des matchs. Tout ça est aujourd’hui en place.

Quid des protège-dents connectés ?

C’est une avancée de plus. Certes, il y a des petits « bugs » techniques mais c’est un paramètre supplémentaire pour détecter les commotions. Personnellement, je pense que l’on peut encore améliorer ce système, notamment sur la forme, pour que ce soit, en plus d’être un capteur, un vrai protège-dents avec lesquels les joueurs se sentent à l’aise. À partir d’un seuil, la commotion est suspectée, le protège-dents bipe sur la tablette du médecin de match qui sort le joueur pour faire un protocole HIA1. Pierre-Louis Barassi lors du dernier Irlande-France a eu une commotion et son protège-dents connecté avait dépassé deux fois le seuil d’impact définissant le seuil de commotion, ce qui est le plus haut choc que nous ayons vu. Toutes ces informations sont précieuses pour la prise en charge.

Par rapport à ce que vous décrivez, comment avez-vous accueilli les déclarations de Sébastien Chabal ?

J’ai été surpris.

Pourquoi ?

Parce que si l’on suit le protocole et l’ensemble des procédures mises en place, il y a peu de chance d’avoir une catastrophe. C’est la réalité du côté des institutions. Seulement, il y a aussi le versant joueurs. Parfois, certains n’ont pas envie d’avouer qu’ils ont été commotionnés. Ils savent qu’au bout de X commotions, les arrêts sont plus longs et peuvent même être contraints d’arrêter leur carrière. Le cas de Christophe Dominici est symptomatique. Après son K.O en Italie, il voulait absolument jouer le quart de finale de Coupe d’Europe contre Newcastle. On l’a mis finalement à l’arrêt. J’exerce dans le rugby depuis 2001. Or, je n’ai jamais eu un cas comme celui de Chabal. Mais en médecine on dit : « jamais, jamais et jamais toujours » : il faut donc que son cas soit étudié, décrypté, avec son aval bien sûr. Tout le monde semble mettre ça sur le compte des commotions mais est-ce bien le sens de son propos ? Il parle ici d’amnésie sur des faits anciens. Normalement sur les problèmes post-commotions anciens, on a affaire à d’autres types de problèmes mnésiques associés à des signes psychologiques ou neurologiques existants.

Sauf que la prise en charge n’était pas la même à l’époque où il jouait…

Oui c’est vrai mais combien de commotions a-t-il subies ? Combien ont été déclarées ? A-t-il eu des vertiges ? La lumière le dérangeait-il ? A-t-il été transparent avec ses encadrants de l’époque ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais été son médecin. J’ai juste été fan du joueur comme tout le monde. Après, évidemment, au début de sa carrière, le suivi n’était pas le même. J’imagine qu’il est désormais suivi par un neurologue, spécialiste des commotions. Parce ce que, ce qu’il décrit est exceptionnel et si c’est lié à des commotions, c’est inquiétant pour lui. Toutefois, j’aimerais vraiment qu’il précise le sens de son propos.

Pourquoi ?

Parce que lorsque je le regarde et l’écoute dans le Canal Rugby Club, il ne semble pas avoir de problème psychologique particulier. Il semble bien adapté à ce travail de consultant, mesuré et réfléchi dans ce qu’il dit. Voilà pourquoi je suis surpris. Les troubles post-commotions ont souvent des signes associés. Et si ce qu’il décrit est lié aux commotions, c’est, malgré tout, assez rare. D’ailleurs, dans ma carrière, je n’ai jamais entendu un de mes joueurs se plaindre de tels maux. Et j’en côtoie encore beaucoup de cette génération-là. Les troubles de mémoire ne sont pas uniquement l’apanage des commotions, il peut y avoir d’autres causes.

On dit que l’encéphalopathie traumatique chronique pourrait bien se développer chez les joueurs de rugby ayant subi de nombreuses commotions. Vrai ou faux ?

Oui, c’est une possibilité, impossible de la nier. L’encéphalopathie traumatique chronique existe dans les sports où les athlètes multiplient les commotions sans qu’elles ne soient contrôlées. Or, le rugby a des protocoles pour éviter d’en arriver là. Ce qui ne veut pas dire que cela n’arrivera pas. Voilà pourquoi j’incite joueurs et joueuses, quel que soit le niveau, l’âge, à ne jamais cacher une commotion pour pouvoir jouer le match suivant. Tout comme j’invite les encadrants ou les parents à ne jamais sous-estimer une commotion. Le meilleur des traitements, c’est reconnaître la commotion et suivre toutes les procédures écrites et accessibles à tous pour reprendre dans les meilleures conditions, pour ne pas avoir de complications et ainsi continuer à pratiquer ce sport magnifique.

C’est quoi une commotion cérébrale ?

La définition des commotions cérébrales (CC) actuellement acceptée a été actualisée lors de la dernière réunion de consensus organisée en 2022 par le CISG (Groupe d’études des commotions liées au sport). Elle stipule qu’il s’agit de « lésions traumatiques du cerveau survenues au cours de la pratique sportive, dues à un choc direct soit au niveau de la tête, du cou, ou sur n’importe quelle autre partie du corps, et induisant une force impulsive appliquée au cerveau ». Cet impact peut-être à l’origine de différentes altérations biologiques qui elles-mêmes peuvent provoquer des altérations fonctionnelles neuronales dont les manifestations cliniques peuvent survenir dès l’impact initial ou après quelques minutes ou quelques heures, et se résolvent spontanément dans les jours qui suivent mais peuvent cependant se prolonger plus longtemps.
Un examen médical adapté, réalisé directement sur le terrain est nécessaire dès lors qu’un sportif présente des signes à risque de CC. La présence d’au moins un de ces « signes d’alarme » : perte de connaissance, crise d’épilepsie, convulsions, vomissements, diplopie, céphalées, cervicalgie) impose le retrait du sportif du terrain. L’observation d’au moins deux des signes suivants, désorientation, confusion, troubles de l’équilibre, vision trouble ou diplopie, démarche ébrieuse, mauvaise coordination, regard vide ou absent, difficulté à suivre du regard un objet mobile, impose de même l’arrêt de toute activité sportive et la prise en charge médicale.
La détection des signes d’alarme et des autres signes potentiels de CC relève principalement de la responsabilité des professionnels de santé présents lors de compétitions. Les non-professionnels de santé (entraîneurs, membres techniques d’équipes, officiels, commissaires/arbitres, proches et membres de la famille, sportifs eux-mêmes) jouent de même un rôle déterminant lors des compétitions, mais aussi et surtout lors de séances d’entraînement, aussi bien chez les sportifs amateurs que chez les sportifs de loisir.

Des risques de maladies neurodégénératives multipliés par 2,5

Quelles relations dès lors entre CC répétées et maladies neurodégénératives ? Quelques études suggèrent qu’il existe une relation entre la pratique d’une activité à risque de CC répétées et la survenue d’une affection neurodégénérative dans la deuxième partie de la vie. La prévalence de maladies neurodégénératives serait multipliée par 2,5 chez d’anciens joueurs de rugby par rapport à la population générale. Toutes les études sur le sujet ne sont pas univoques et n’ont parfois pas pu mettre en évidence d’augmentation du risque à long terme de maladies neurodégénératives avec la pratique d’un sport à risque de CC dans les antécédents, comme le football américain ou le rugby. Malgré cela, il est possible de considérer qu’en dehors de l’âge et d’un fond de prédisposition génétique, la répétition des CC constitue un facteur de risque de maladies neurodégénératives, et en particulier d’ECT (encéphalopathie traumatique chronique). Alors que les CC sont des lésions traumatiques du cerveau qui ont une expression clinique, les impacts sous-commotionnels correspondent à des chocs au niveau de la tête sans expression clinique immédiate. La question est de savoir s’il existe une relation entre la pratique d’une activité à risque d’impacts sous-commotionnels répétés et la survenue d’une affection neurodégénérative dans la deuxième partie de la vie. Les données épidémiologiques actuelles suggèrent fortement que l’accumulation de ces impacts sans épisodes connus de CC augmente également le risque de maladie neurodégénérative dont l’ECT, la maladie d’Alzheimer et la maladie de Charcot ou SLA (sclérose latérale amyotrophique) entre autres.

(Extraits du rapport de l’Académie nationale de médecine sur les effets néfastes retardés du sport intensif. Partie 1. Les commotions cérébrales dans le sport)

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Source Rugbyrama

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